Article

Se souvenir du passé pour donner espoir à l’avenir

Publié le 26 novembre 2013 par Arlène Laliberté

Pour de nombreux groupes des Premières Nations, l’équinoxe représente le changement et la transformation. Le printemps surtout est une période de renouveau et de renaissance. C’est également le moment où les groupes se dirigent vers leur endroit de rassemblement. Cet endroit spécial, où ont lieu les rencontres, les échanges, les célébrations et les deuils, est très symbolique, car c’est un lieu qui se rappelle du passé, qui témoigne du présent et qui offre de l’espoir pour l’avenir.

Le deuxième étage de l’hôtel Fairmont Le Reine Élizabeth à Montréal a été transformé en un tel endroit de rassemblement pendant 4 jours en avril 2013. L’événement a accueilli la Commission de vérité et de réconciliation pendant laquelle « Toutes les personnes qui ont été touchées par les séquelles des pensionnats indiens auront l’occasion de partager leurs expériences individuelles… Ils auront l’assurance que toutes leurs histoires seront consignées, honorées et conservées… »[1]  En plus des commissaires, dont le mandat consistait à consigner les histoires des survivants et de leurs familles, on y retrouvait des douzaines de bénévoles ainsi que des travailleurs en santé communautaire qui veillaient à la création d’un espace sécuritaire. En tant qu’un de ces travailleurs en santé communautaire, j’ai été le témoin privilégié de la grande force et de la capacité de résilience dont ont fait preuve les survivants des pensionnats, leurs familles ainsi que les membres de la communauté. Voici un résumé de l’expérience que j’ai vécue durant ces quatre jours.

Voler le cœur d’une culture

La seule mention des pensionnats indiens fait frémir bien des gens et avec raison. Son objectif principal était de « tuer l’indien à l’intérieur de l’enfant ». Des générations d’enfants autochtones ont été déracinés de leurs familles et de leurs communautés, forcés à apprendre une langue étrangère, privés de leurs savoirs et des cérémonies traditionnelles et dépouillés de leur identité culturelle. Ces enfants ont été privés des éléments essentiels à une bonne santé mentale et à un bien-être global.

De nombreux problèmes psychologiques dont souffrent les autochtones aujourd’hui ont pris leur source dans les politiques de colonisation et d’assimilation qui avaient cours et qui ont été adoptées par les pensionnats. Malgré cela, l’ignorance entourant le traitement des autochtones par le Canada au fil du temps perdure. Pour sensibiliser davantage la population, des conférences éducatives ont été données sur des thèmes comme l’Histoire des autochtones, la Loi sur les Indiens et la proclamation royale.

Pendant les cercles de partage publics qui se déroulaient en parallèle de la collecte de déclarations, j’ai entendu l’histoire d’une dame qui a été violée par un prêtre en visite à l’âge de 13 ans. Une religieuse l’escortait à lui régulièrement, car elle était, à son grand regret, sa « préférée ». Il a arrêté de la violer lorsqu’elle est tombée enceinte. Les professeurs l’ont couvert de honte et l’ont forcé à donner le bébé en adoption. On lui a dit que c’était un garçon, car elle n’a jamais eu la chance de le tenir dans ses bras ou même de le voir.

Un homme d’un âge avancé a parlé de sa vie difficile marquée par l’alcoolisme, par de courts séjours en prison pour des délits mineurs et par la honte qui l’a accablé une bonne partie de sa vie. Il pensait que ses parents l’avaient abandonné alors que, dans les faits, un agent des Indiens l’avait pris de force ainsi que tous les autres enfants de la communauté. Ils ont été chargés sur un train et ont voyagé toute la journée jusqu’à tard dans la nuit, sans nourriture, sans savoir pourquoi ils avaient été forcés de quitter leur maison et sans savoir où ils allaient.

L’expérience des pensionnats indiens ne s’est pas terminée avec le dernier survivant quittant l’école, ni avec la fermeture du dernier pensionnat en 1996. Ce régime a profondément détruit la santé et le bien‑être des élèves ainsi que des parents qui se sont fait enlever leurs enfants. Malheureusement, la plupart des élèves n’ont même pas survécu. L’enlèvement de ces enfants représentait la perte de leur essence culturelle.

L’indien dans l’enfant a survécu

Comment une population entière arrive-t-elle à se guérir et à continuer d’avancer après de telles agressions commises contre sa nature même en tant que nation? Comment une personne arrive-t-elle à se « remettre » de telles expériences? Je ne crois pas que ce soit possible, mais ils apprennent à vivre avec les souvenirs. Le fait de partager leurs histoires, leurs vérités, et d’écouter celles des autres, atténue la douleur, la colère et la honte et leur donne une nouvelle force qui leur permet d’avancer. En effet, pendant les quatre jours de la Commission, j’ai vu plusieurs survivants qui étaient venus partager leur histoire entourés d’amis et de proches qui avaient voyagé dans tout le pays pour leur apporter du soutien.

On aurait été en droit de s’attendre à une atmosphère morose et pesante remplie de vieux fantômes. Toutefois, à travers toutes les dures vérités, les récits d’expériences atroces et les histoires de douleur vive, les rires fusaient et des exclamations de joie des retrouvailles se faisaient entendre dans le corridor. Des effluves de sauge et de foin d’odeur remplissaient la salle culturelle. Des amis, tant nouveaux qu’anciens, ont partagé le thé, se sont échangés des confidences et des paroles réconfortantes. À quelques rues du Fairmont Le Reine Élizabeth, un feu sacré brûlait, avec des offrandes de tabac, de prières et de larmes. Des cérémonies au lever du jour ont eu lieu tous les matins pour accueillir le soleil et remercier le créateur pour chaque nouvelle journée qui porte en elle un sentiment d’espoir renouvelé.

Les participants se sont quittés après la cérémonie de clôture de l’événement national à Montréal dans l’espoir d’avoir délaissé une partie du poids du passé et d’avoir franchi une étape dans leur parcours de guérison. Le fait de partager leur vérité leur a permis de se réconcilier avec le passé, avec leur identité en tant qu’Autochtone ainsi qu’avec le lien entre les autochtones et non autochtones. Les endroits de rassemblement ne sont plus ceux du passé, mais pendant ces quatre jours, j’ai été le témoin privilégié du courage et de la sagesse dont ces gens continuent de faire preuve même après toutes ces années.

Références

[1] Commission de vérité et réconciliation du Canada : http://www.myrobust.com/websites/montreal/index.php?p=700

Dossier(s) associé(s)

S'inspirer des traditions