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Formation continue des psychologues québécois : Se fonde-t-elle bien sur la science?

Publié le 5 octobre 2020 par Leah Beaulieu, Gabrielle Ciquier et Martin Drapeau

La formation continue des professionnels est une excellente façon pour faire en sorte que les cliniciens développent et maintiennent des compétences essentielles à leur pratique. Ainsi, l’Ordre des psychologues du Québec (OPQ) contribue au développement professionnel des psychologues, comme plusieurs autres ordres professionnels le font pour leurs membres, et aide à assurer la prestation de services de santé mentale de qualité qui sont conformes aux meilleures pratiques. Afin de contrôler la qualité des formations que les psychologues suivent, cet Ordre a d’ailleurs développé un processus d’évaluation et de reconnaissance des formations continues. Cette reconnaissance formelle est obligatoire si le formateur compte publiciser l’atelier dans la revue de l’Ordre, laquelle est diffusée auprès de tous les psychologues québécois.

Compte tenu de l’importance de la pratique fondée sur les données probantes (PFDP) en psychologie, notre équipe a cherché à déterminer dans quelle mesure les formations continues en psychothérapie reconnues par cet Ordre sont effectivement soutenues par la recherche et des données probantes (Beaulieu, Butler, Parker et Drapeau, 2020).

Pour ce faire, nous avons effectué des revues systématiques sur les effets cliniques des 26 formations en psychothérapie publicisées en un an dans le journal officiel de l’OPQ, Psychologie Québec, afin de déterminer la quantité et la qualité des données probantes disponibles à l’appui de leur efficience et leur efficacité. Plus précisément, les formateurs de tous les ateliers annoncés ont été contactés par courriel et invités à fournir plus d’information sur la formation, y compris ce que la psychothérapie permet de traiter et les références qu’ils ont présentées à l’OPQ pour recevoir l’accréditation de leur atelier. Une revue de la littérature a ensuite été réalisée pour chaque psychothérapie afin de déterminer le nombre et le type d’études (p. ex. méta-analyses, revues systématiques et études primaires) soutenant chaque psychothérapie.

Les résultats de notre étude ont indiqué qu’en réalité près de la moitié des formations en psychothérapie s’appuyaient sur peu ou pas de recherche scientifique, ce qui démontre l’efficacité et l’efficience des approches cliniques annoncées dans la revue de cet Ordre.

Les implications de ces résultats sont considérables. Non seulement cela suggère que la valeur de la formation continue des psychologues risque parfois d’être sous-optimale, mais cela a aussi des conséquences importantes pour le public recevant des services de psychothérapie. Plus précisément, l’efficacité des interventions psychothérapiques pourrait s’en trouver diminuée en raison de l’utilisation de techniques et modèles peu éprouvés scientifiquement.

Les conclusions de cette étude invitent à la réflexion, et ce pour trois parties prenantes importantes : les organismes qui réglementent la formation continue, dont les ordres professionnels, les formateurs professionnels qui développent et animent ces ateliers, et les psychologues qui s’inscrivent à ces ateliers. Premièrement, les organismes qui réglementent la formation continue devraient envisager de réviser les procédures qui sont actuellement en place pour évaluer, accréditer et annoncer les ateliers de formation en psychothérapie. En particulier, les recherches sur les effets d’une intervention devraient être considérées comme un critère prioritaire. Ainsi, plutôt que de demander une liste complète de références comme c’est le cas pour l’Ordre des psychologues1, il pourrait être préférable de demander aux formateurs qui soumettent une demande de reconnaissance pour une formation de déclarer si la formation qu’ils comptent offrir est soutenue par des données probantes et de rapporter quelques références qui démontrent l’efficacité de l’intervention ainsi que son efficience, en donnant notamment priorité aux revues systématiques (y compris les guides de pratique clinique et méta-analyses).

Il serait cependant crucial de ne pas freiner l’innovation (et plus largement, la réflexion clinique) en psychothérapie. Ainsi, pour les thérapies pour lesquelles des données probantes ne sont pas disponibles, on pourrait indiquer qu’il s’agit d’une pratique innovante.

Deuxièmement, les formateurs qui souhaitent offrir des ateliers à leurs collègues devraient être clairs quant à l’existence ou non de données scientifiques pour l’approche psychothérapique qu’ils enseignent. Enfin, il est conseillé que les psychologues qui choisissent de compléter des ateliers de formation soient vigilants lors du choix des formations en psychothérapie, même si ces ateliers ont été accrédités ou approuvés par une organisation crédible comme un ordre ou une association professionnelle. Ultimement, ceux qui vont bénéficier le plus des formations offertes aux cliniciens sont les usagers, dans la mesure évidemment où ces formations sont de qualité.

Références

Beaulieu, L., Butler, B. P., Parker, D. G., et Drapeau, M. (2020). Continuing education: A review of the empirical support for psychotherapy training offered to Québec psychologists. Canadian Psychology, 61(1), 72–91.

1https://www.ordrepsy.qc.ca/demande-reconnaissance